marillion >>> "Somewhere Else" (2007)

par Christophe Demagny

Rarement l'attente d'un nouveau Marillion n'aura été si fébrile. Il faut dire que ce 14ème opus studio a eu le temps de se faire désirer. Excepté pour les référenciels "Brave" et "Marbles", jamais gestation n'aura été si longue. Trois ans ! Et de multiples annonces, utilisation ou non des morceaux écartés de "Marbles", ep (formats courts), Dave Meegan ou non, pas de précommande... Le fan en fut tout chamboulé. Finalement, si la promesse d'une nouvelle rondelle pour 2008 se confirme, Marillion aura tout simplement pris son temps, comme souvent, pour peaufiner une oeuvre, sur le papier, moins ambitieuse mais aussi finement ciselée et peaufinée que d'habitude ! La sélection des titres a dû être sacrément complexe !

Visiblement, le combo a essayé d' "alléger" (une musique cependant habituellement jamais lourde !!!), de faire plus concis. A la limite, on pourrait presque imaginer quelques ambitions d'élargissement du public. De par les formats, les différents styles, n'hésitant pas à proposer un début fort rythmé, épurant certaines mélodies, un album qui pourrait plaire à beaucoup... mais pas sans risques. Et puis, ce son ! Excellent au demeurant mais démontrant l'envie d'élargir la palette. Cru, brut et puissant. Marillion a toujours surpris, s'est toujours réinventé, c'est une seconde nature. Impossible voire stupide d'imaginer une piste particulière pour l'avenir mais les originalités sont très nombreuses et surtout très réussies !!! L'effet de voix et les autres sonorités de "No Such Thing", le divin final de "The Last Century For Man", par exemples. Et surtout, nous redécouvrons régulièrement un vrai groove de groupe. A la fois dans des titres directs (la deuxième section de "Most Toys", assez stupéfiante, "moderniste" si ce n'était un poil ironique) mais même dans du plus "classique" tel ce "Somewhere Else" essentiel ou dans l'irréstitible première section de "The Wound" et son couplet évoquant presque celui de... "Big Wedge" de Fish sur fond d'arpèges "Seasons End". C'est fugace mais sensible et amusant. Un détail, une simple phrase ;o) Effet radical, surprenant, une des absolues réussites de ce nouvel étalon !

Et le voici ce "Somewhere Else", titres plutôt courts, dix au total. Efficace donc mais à la production toujours aussi foisonnante (quelles textures !), merci Mr Hunter ! Le problème de l'attente, finalement, est de créer une exigence. L'unique souci est peut-être là. Un cap devra sûrement être dépassé pour certains d'entre-nous.
Un ensemble résolument moderne aux références multiples mais proposant, comme toujours, un véritable bond en avant. Une "simple" collection de chansons, pour cette fois. On retrouve ainsi la lucidité et le soin d' "Anoraknophobia". Dans une certaine mesure, la dose d'expérimentation de "Radiation" (rassurez-vous, je n'aime guère ce disque finalement), mais avec une toute autre maestria, se référer aux "ethnicismes" de la deuxième partie de "The Wound" (digne du meilleur h band), à un "Voice From The Past" presque minimaliste et répétitif sur le début (splendide thème de piano) mais grandissant lentement en nous (une des vraies nouveautés musicales du disque, très contemporaine pour ne pas dire cinématographique) ou à la relecture réussie de "Faith", toujours plus Beatles (intro à la "Blackbird" sans la dispensable guitare électrique de l'intro originelle et final encore plus "Flower Power"), finalement une très jolie conclusion apaisée, idéale et complètement dans l'esprit du disque. Enfin, la gravité et la noirceur de "Afraid Of Sunlight", mais pas tant que cela. Oui, autant d'influences annoncées. Mais l'on sent sincèrement que le combo a voulu faire un disque pour tous. Actuel, ce n'est pas du tout péjoratif, au contraire. Un album mature mais contrasté. Libre et accessible. C'est un grand compliment. Fluide.

Presque rien d'inutile, une suite de perles enfilées avec une grâce qui ne pourra jamais abandonner nos anglais. Définitivement. Car à nouveau, tout est là. Chacun y fera sa sélection mais franchement... que demander d'autre ! Lyrisme à gogo, mélodies pures et souvent inoubliables, des textes toujours plus personnels.

Du faible single "See It Like A Baby" à l'étrange et aguicheur rock frontal (!?!) "Most Toys" (Si, si, Marillion a toujours su varier les plaisirs), du nouveau classique absolu "Somewhere Else" (Quelle progression ! Et ce final !) au sensible "Thankyou...", c'est encore un quasi-sans faute confondant. Même la réutilisation (un poil réorchestrée, il est vrai) de "Faith" (utilisé en face B à l'époque "Marbles") ne dérange pas trop. On ne pourra le nier, ce n'est tout de même pas "Neverland" ou "100 Nights" mais... c'est aussi là tout l'intérêt ! Une couleur différente, pour de nouvelles sensations, situé juste après un "The Last Century For Man" ("God Bless la belle France" - yes !) concerné. Une splendide chanson, où God Rothery brille encore et toujours de justesse et de sobriété bien placée. Très jolie valse languissante aux phrasés "Angelinesques".
"No Such Thing" qui, en d'autres temps, se serait subrepticement métamorphosée, est en revanche symptomatique de certaines limites du projet (pourtant de splendides mélodies, bien arrangées mais manquant d'un chouia de quelque chose). Comparable à "Afraid Of Sunrise", en bien supérieure, mais avec cet aspect "idée sympa mise de côté à exploitée"... Globalement, ce qui manque le plus, ce sont des "ponts" (chantés). Souvenons-nous des merveilleux "bridges" de "This Is The 21st Century", "One Fine Day", "Fruit Of The Wild Rose" et j'en oublie, quelque soit l'album, il y en a tant ! Un des manques identifiables est là... De nombreux morceaux passent d'une idée à l'autre ("The Other Half", "The Wound", "Faith"...). Pourtant avec succès !
Non, ce n'est pas "Marbles". Difficile de retrouver l'absolue perfection du prédécesseur. L'instantanéité. Même le "single" "See It Like a Baby" n'est pas si évident / entraînant.
Il faut dépasser ce stade.

Mais les harmonies s'incrustent, n'en doutez pas. Plus facilement qu'on ne le pense. "Somewhere Else" joue sur un autre registre. Celui de la révélation, où les émotions demeurent parfois contenues. Dans la digne lignée de l'oeuvre globale et surtout des dernières productions mais de manière plus concise. Ce qui est aussi une vraie difficulté, un vrai challenge. Démontre un talent phénoménal. Un sacré art celui de dire l'essentiel. Tailler. Choisir. Un challenge aussi. Pas forcément toujours réussi, il est vrai. Mais Marillion a le "truc". Indescriptible, qui fait que lorsque vous avez aimé, vous retrouverez toujours ce qui vous a scotché. Quelque part. Si souvent.

Des mélodies qui vont à l'essentiel, c'est sûrement une remarque que l'on n'a pas fini d'entendre. Mais du coup notre réflexe est d'en attendre d'autres (de mélodies) qui ne viennent pas toujours. En témoigne l'ouverture sur "The Other Half", presque rock, à la "The Damage", mantra inaugural qui bascule vers une splendide mélodie, très "typée" ;o) Etrange polarité. Un album de photographies éparses rassemblées sous une même banière. Eloigné des schémas plus habituels "singles/morceaux plus rythmés/epics/titres émotionnels". Les éléments y sont, déconstruits, partiels, au service d'une globalité où chaque partie conserve paradoxalement une vraie autonomie. Plus axé sur l'arrangement et le détail, musical ou de production. Presque une démarche de Bluesman en faite ! La recherche du petit quelque chose, du moment magique. Des émotions brutes qui nous emmènent "Somewhere Else"...

Il reste que ce nouvel opus possède une "vibe" qui lui est bien propre. Renforcée par un noyau du meilleur niveau, ces "Somewhere Else", "Thankyou Whoever You Are" (référentiel, une mélodie incontournable, un nouveau "Fantastic Place", quoi !), "The Last Century For Man" et "The Wound" dont nous ne sommes pas prêts de nous lasser ! Eh attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, le reste est aussi sacrément bon et se bonifie même déjà de jour en jour ! ;o)

Un album plus direct mais pas évident pour autant, demandant de nombreuses écoutes, une attention de tous les instants, et son lot de titres exceptionnels. Parfois, oui, de la demi-teinte... N'en doutons pas, ce disque ne fera sûrement pas l'unanimité mais ne pourra vraiment pas être critiqué pour de mauvaises raisons. Ce n'est pas du Marillion "classique". C'est sûr. Il y a certains aspects critiquables, tout aussi évident. Mais le style est là. Les changements mais dans le bon sens du terme. Et puis, comme toujours, une poignée de titres énormes. Oui... Ok, vous voulez que je m'engage... leur meilleur ? Non. Et après... ? Vous n'avez toujours pas compris ? Marillion ne loupera JAMAIS son coup !!! ;o)


La chronique de Bertrand Pourcheron (aussi disponible dans le n°65 / avril 2007 de Rock Hard):

Autant l'avouer d'entrée de jeu : Somewhere Else constitue l'œuvre de tous les paradoxes. C'est, sans doute, depuis Afraid Of Sunlight, l'opus le plus dense de la formation. Mais c'est aussi le plus éloigné du style alambiqué qui a fait le charme et le succès de Brave et Marbles.

Certains trouveront d'ailleurs que cet album présente une certaine parenté (dans l'esprit plus que dans la lettre) avec le très controversé Radiation. Toutefois, si sur ce dernier nos Anglais se reniaient aussi médiocrement qu'inutilement, cette cuvée 2007 est, Dieu merci, d'une toute autre veine !

Disons simplement que là où de nombreux musiciens déclinent inlassablement les mêmes recettes et refusent la moindre prise de risque jusqu'à leur retraite, Marillion nage résolument à contre-courant de cette mainstream attitude. Depuis l'arrivée de Steve Hogarth en 1989, le club des cinq s'est en effet toujours remis en question d'un disque à l'autre, sans craindre un plantage éventuel.

Ce quatorzième album studio du groupe ne déroge en rien à cette règle d'or : la bande à Steve Rothery y joue la musique qui lui plaît, en se laissant guider par son cœur et ses envies du moment plutôt que par des calculs stratégiques et opportunistes.

Pour faire bref et schématique, les envolées épiques de Marbles ont, en partie, laissé la place à un rock moderne et audacieux, riche en innovations et privilégiant l'efficacité. Mais attention, cette nouvelle orientation (la plupart des morceaux ne dépassent pas la barre des cinq minutes) ne rime pas avec compromission, sauf peut-être sur le single "See It Like A Baby", d'une insigne platitude.

Malgré le choix majoritaire du format court, on retrouve ici un certain nombre des ingrédients constituant la marque de fabrique du combo : montées en puissance tendues et explosions rageuses, fulgurances mélodiques, climats sombres, chant écorché vif (avec de nombreux passages en falsetto qui filent littéralement la chair de poule)…

Petite précision cependant : sur un petit quart de l'album, ces derniers sont passés à la moulinette Mark Hollis (le diaphane "A Voice From The Past", évoquant les fastes du CD éponyme publié en 1999 par l'ancien leader de Talk Talk) ou au filtre U2 période Achtung Baby (l'intro tonitruante de "The Wound").

Cette impression s'avère au demeurant si forte à la première écoute qu'elle occulte quelque peu un travail manifestement énorme sur les arrangements et la construction des morceaux, bien plus complexes qu'ils n'en ont l'air de prime abord. Et, de fait, on retrouve, sous cet emballage plastique sensiblement différent, le charme hors norme de la formation.

La palette sonore et harmonique du petit père Rothery est ainsi profondément chamboulée : écoutez donc ses expérimentations sur le punkisant "Most Toys". Les auditeurs les plus frileux auront beau jeu de discuter ses choix. On leur clouera rapidement le bec en soulignant que le grand Steve, qui se montre ici très présent, continue à évoluer, avec un talent magistral, dans un registre résolument émotionnel ("The Other Half", "Somewhere Else"). Tout comme le gars Trewavas, d'ailleurs, qui se fend, à de multiples reprises, de riffs de serial killer à la basse. C'est simple : on n'entend parfois quasiment que lui ("The Other Half", "The Wound"). Quant à Mark Kelly, il est aussi à l'aise dans les envolées pianistiques nimbées d'émotion ("Thankyou Whoever You Are"), que dans les discrets habillages ethniques façon Richard Barbieri (la seconde partie de "The Wound") ou les renversantes envolées symphoniques (le final sublime de "The Last Century For Man"). Last but not least, papi Mosley n'est pas une seule seconde en reste : sa hargne fait plaisir à entendre !

Mais rentrons maintenant plus amplement dans le détail, après avoir salué au passage la production remarquable de 'patate' et de clarté de Michael Hunter. Sur des textes souvent poignants, le groupe nous offre 52 minutes d'une musique éclectique, bouillonnante et inspirée en diable. Depuis la majestueuse introduction de "Thankyou Whoever You Are" jusqu'à l'impressionnante montée en puissance de "The Last Century For Man", la formation s'en donne à l'évidence à cœur joie et prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Ainsi, les 7'51 du définitivement grandiose "Somewhere Else" (imaginez la rencontre, riche en contrastes et en émotions, entre "Beyond You" et "The Invisible Man") côtoient avec maestria les 7'18 de l'ambitieux "The Wound", qui mixe allègrement rock énervé et séquences oniriques rappelant les meilleurs titres ("The Deep Water", "Cage") gravés sur l'album solo Ice Cream Genius du père Hogarth. Bref, en un mot comme en cent, Marillion prouve qu'il ne craint pas de prendre son public à rebrousse poil en innovant encore et toujours. Résultat des courses : Somewhere Else s'impose comme un excellent cru, à la fois dense, ambitieux et éclectique. Sachez donc passer le cap parfois déroutant des premières écoutes et laissez-vous bercer par la magie sans cesse renouvelée du gang d'Aylesbury. Vous ne le regretterez assurément pas.


The Other Half
See It Like A Baby
Thankyou Whoever You Are
Most Toys
Somewhere Else
A Voice From The Past
No Such Thing
The Wound
The Last Century For Man
Faith

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